La Traversée Extraordinaire: Chez les Kunas

«La Colombie est séparée du Panama par la jungle du Darien, qui est infranchissable à moins de ne vouloir s’attirer des ennuis», j’avais lu… J’aime les ennuis. Et le terme «infranchissable» m’apparaissait comme une invitation directement adressée. Quelques recherches plus tard toutefois, j’apprenais que la centaine de kilomètres à peine qui me séparait de ma belle Colombie, était habitée par des paramilitaires armés jusqu’aux dents et des narcotrafiquants ayant pour passe-temps le kidnapping. Deux options s’offraient alors à moi: l’avion ou le bateau.

La plupart du temps, il s’agit de catamarans plus ou moins luxueux qui font la traversée en 3 à 5 jours. Le personnel des hostels peuvent vous informer des prochains départs (généralement à partir de El Porvenir) ou vous pouvez contacter directement les capitaines des embarcations. Les prix oscillent autour des 500$ et il n’y a que quelques départs à date fixe. Scénario semblable pour l’avion. Je n’avais par contre à ce moment ni l’argent, ni le temps, d’attendre plus longtemps un prochain départ depuis Panama Ciudad où je me trouvais depuis quelques jours et que je n’affectionnais pas particulièrement…

Je me joins donc à deux français qui se trouvent alors face au même mur que moi afin de planifier une évasion de la ville. Après avoir observé rapidement une carte routière du pays, nous en venons à la conclusion que le meilleur moyen de trouver une embarcation rapidement sera de se rendre directement sur la côte pour aborder les bateliers. En moins de deux mon sac est fait puis nous quittons l’hostel où nous nous trouvons pour nous engouffrer dans les transports publiques en direction terminal. De là nous entamerons la première étape d’une escapade qui, je ne le sais pas encore, se transformera en le plus grand des périples.

Le bus nous porte en direction sud durant quelques heures à travers les palmiers et villes longeant la Panaméricaine. Le chauffeur nous indique ensuite l’endroit où nous devons descendre, au beau milieu de nulle part, et cette route perpendiculaire qui doit nous emmener vers la côte où nous trouverons apparemment des bateaux. Une femme et sa fille sont assises par terre, et Viktor, un drôle d’Autrichien dont je ne connaîtrai finalement jamais la provenance ce jour là, fume sa cigarette avec l’air insouciant d’un gars qui n’attend rien de la vie et qui la prend comme elle vient. Il n’a aucun plan. Il attend, simplement. Je l’invite à se joindre à nous, puis nous entreprenons aussitôt de faire du pouce.

Une vingtaine de minutes plus tard seulement, nous sommes tous entassés à l’arrière d’un 4×4 entre échelles et outils avec un adolescent qui, par politesse, a cédé sa place à l’avant à la mère et la fille qui ont elles aussi choisie de monter. Le camion grimpe dans la forêt tropicale chargée de nuages, j’ai le vent dans les cheveux et le coeur à la bouche, mais les yeux emplis des splendeurs que m’offre le panorama panaméen. Jusqu’à ce que le véhicule ne jette l’éponge dans la pente montante sous le poids de nos 8 corps et sac-à-dos et ne décide de partir à reculons…

Nous arrivons finalement à Carti sains et saufs en milieu d’après-midi, après avoir poussé le camion et prié bien fort pour qu’une petite extension de son espérance de vie ne lui soit accordée pour une centième fois… L’endroit où nous nous trouvons, moi, les deux français et l’autrichien, est en territoire Kuna, une tribu aborigène qui fait ses propres lois et gère son propre territoire. Il s’agit plus précisément de La Comarca Kuna Yala. Loin du port avec quais et voiliers que je m’attendais à voir, l’endroit ne consiste en fait qu’en trois petites cabanes en feuilles de palmier et d’un petit ponton de bois. Cinq individus se trouvent sur place auxquels nous tentons de faire comprendre notre projet de partir pour la Colombie. Dans un mélange de signes, d’espagnol approximatif et de leur dialecte, ils nous font comprendre qu’ils nous y mèneront et que le voyage comprendra plusieurs étapes.

Photo: Eve-Lynn Bélanger

Et c’est partit, nous montons tous dans une lancha de bois et nous partons. Sans moteur. Sans rames. Dans l’océan. Avec une branche. Heureusement, la mer est calme et notre ami kuna sort finalement une demie-rame de sous le banc… Le premier arrêt arrive assez rapidement. Je l’ignore encore, mais l’île sur laquelle nous passerons la nuit dans l’attente de la prochaine lancha en direction de Puerto Obaldia me laissera des souvenirs précieux qui resteront gravés dans ma mémoire à tout jamais.

Photo: Eve-Lynn Bélanger
Photo: Eve-Lynn Bélanger

Tout d’abord, je me hisse sur le quai de béton où une dizaine d’enfants curieux attendent puis j’entreprends de calmer mon ventre affamé par le long trajet en allant manger au seul « restaurant » de l’île. On nous sert un poisson entier, complètement frit dans une marmite d’huile, avec du riz, des lentilles et une salade. Tout près, une mère lave ses deux enfants en leur déversant de l’eau sur la tête à l’aide d’un petit bocal en plastique. Comme la plupart des kunas, elle est toute petite et habillée de façon traditionnelle, avec une blouse bouffante colorée sur laquelle sont cousus des molas (textiles brodés à la main constituant une œuvre d’art en soi et qui représente souvent des plantes ou des animaux), un foulard rouge et jaune, des bracelets de perles aux poignets et aux jambes et des bijoux d’or aux oreilles et au nez qu’elle a fin et pointu. Pour compléter sa tenue, ses pommettes sont exagérément maquillées de rouge et un trait noir marque l’arrête de son nez. À ma droite, un étroit chemin sablonneux pour pénétrer au cœur du village est bordé de chaque côté par de hautes parois de ce qui m’apparaît être un assemblage de plusieurs branches asséchées par le soleil bien alignées et enfoncées dans le sol comme des pieux de façon à conférer au chemin un air de labyrinthe. En m’y engouffrant, je découvre un village aux airs de bout du monde…

Photo: Tanguy Belloir
Photo: Eve-Lynn Bélanger
Photo: Eve-Lynn Bélanger

Les maisons sont construites directement sur la terre battue et le soleil filtre à travers leurs murs fait de bouts de bois inégaux. Comme dans le conte des «Trois Petits Cochons» j’ai l’impression que si quelqu’un soufflait un petit peu trop fort en leur direction, les toits en feuille de palmier pourraient s’envoler. À l’intérieur de ces cabanes à la « Robinson Crusoé », des feux sont allumés à même le sol. Il n’y a aucun mobilier; seulement une poignée de poterie sur la terre et quelques hamacs suspendus. En s’informant ici et là afin de trouver un endroit où nous pourrions loger pour la nuit, on fini par nous conduire chez un homme qui nous loue les siens pour 5$ par nuit. Ceux-ci sont installés sur une plateforme de béton sur pilotis, au dessus de l’océan, sans murs pour clore la pièce et avec un morceau de tôle pour faire office de toit. Il s’agit de l’endroit le plus décent sur la petite île pour nous recevoir. L’un des deux seuls également où il y a des toilettes. Et par « toilettes » j’entends une planche de bois avec un trou au centre maintenu précairement en place au-dessus de l’océan par quatre pilotis, qu’on atteint après avoir franchi le parcours à obstacle que constitue le pont de bois aux planches manquantes qui y mène. Autant dire qu’à moins de n’avoir des talents particulier à la « slack line » il vaut mieux s’abstenir.

De l’endroit où je suis je peux apercevoir des femmes plutôt âgées qui se lavent avec l’eau de la mer à environ une quinzaine de mètres des toilettes (…) ne portant pour les couvrir qu’un pagne en coton à imprimés au niveau de la taille. Mon hôte nous prévient alors: Il est interdit de prendre quelque photo que ce soit à l’intérieur du village sous peine de se voir confisquer caméra et cartes mémoires. J’acquiesce et je comptes respecter sa demande. Cette règle ne fait que rendre l’expérience encore plus unique, puisque je ne garderai de cette île que le portrait que mes yeux m’en feront. C’est un privilège de pouvoir apprécier cet endroit insoupçonné du monde où je suis probablement l’une des rares voyageuses à avoir foulé le sol. Ce séjour, il faut le gagner; pas question de simplement passer photos et vidéos aux amis, comme on montre ses souvenirs de vacance à Cuba. La communauté de l’île n’a pas encore été affectée par le mode de vie moderne du continent voisin et il faut préserver son authenticité. Un questionnement éthique se pose aussi en moi: Devrait-on s’empêcher de visiter ce genre de lieux épargnés par le temps afin qu’ils puissent continuer d’exister en rares et fragiles représentants des communautés aborigènes ? Est-ce égoïste de vouloir y accéder, même avec les meilleures intentions ? Pour l’instant par contre, il s’agit d’un passage obligé sur mon trajet organisé par les Kunas pour rejoindre la Colombie.

Après avoir déposé mon lourd sac près de mon hamac pour subtilement laisser savoir à mes nouveaux copains que je shotgun celui avec la plus belle vue sur l’océan, je pars explorer les environs. Plusieurs cordes à linge improvisées décorent les ruelles des couleurs vibrantes et des motifs des vêtements qu’elles exposent. Quelques porcelets fouillent dans les débris amoncelés sur les rives. L’endroit est minuscule. On peux en fait en faire le tour complet en moins de 20 minutes ! Un petit musé un peu home made, c’est le moins que l’on puisse dire, expose en dessins l’histoire de l’île. On y trouve des représentations des européens armés face aux habitants kunas, des outils de bois, des objets utilisés par les chamans pour guérir les malades, des arcs et des flèches, mais aucuns textes. Je dois admettre qu’ils se donne le beau rôle dans leurs représentations. On trouve aussi sur l’île une petite école et un hôpital miniature sur les murs duquel on peux lire une affiche prônant l’abstinence et la fidélité comme moyens de contraception efficaces. Il y est aussi recommandé d’éviter tout rapports homosexuels. J’ai bien peur que des missionnaires religieux ne soient passés par là avant moi…

À mon retour, le village est rassemblé silencieusement en cercle au pied de mon habitation. Les hommes se mettent alors à danser avec les femmes en jouant de la flûte de pan alors que ces dernières font sonner des maracas. Comme des oiseaux en parade nuptiale, ils s’approchent au rythme de la flûte, se séparent en s’éloignant puis se rejoignent à nouveau. Un feu de camp pour illuminer la réunion dans la nuit naissante confère à la scène une ambiance encore plus mystérieuse. En observant le public assis autour des danseurs, je remarque que contrairement aux distinctives tenues que les femmes portent et qui constituent une partie essentielle de leur identité culturelle, les hommes sont plutôt habillés à l’occidentale. Quelques vieilles femmes aux visages profondément ridés et usés portent sur leurs épaules de petit perroquets verts au bec orangé qui, joint à leurs foulards écarlates et leurs anneaux d’or au nez leur confère un petit air de pirate. Devant ce spectacle exceptionnel de danse traditionnelles, Romain, l’un des deux français qui m’accompagnent, a du mal à garder sa caméra en poche. Nous nous endormons ensuite tout habillé et épuisés de notre journée dans nos hamacs respectifs à la lueur de quelques chandelles et au son des vagues.

À Suivre !

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