La Traversée Extraordinaire: En Mer

Étonnamment, il n’y a que les premiers rayons du soleil qui vinrent troubler le sommeil paisible et réparateur qui m’habita cette nuit là.

Après avoir réglé tout les préparatifs de départ et négocié fermement le coût de notre prochaine liaison en lancha, je rejoins le quai à l’avant de l’îlot. Le village me réserve toutefois une dernière surprise avant de prendre la mer. Une procession débute entre les cabanes et tout le monde participe. Les jeunes filles portent du vert alors que d’autres sont déguisées en européennes du 17ième siècle. Les garçons quant à eux, sont vêtus de jaune. J’en déduis qu’il s’agit d’une reconstitution d’un événement historique important, mais impossible d’en savoir plus, les kunas ne parlant pas espagnol… Je profites du moment pour faire un dernier tour de l’île et m’imprégner une dernière fois des visages et de la vie à cet endroit. J’emmagasine dans ma mémoire chaque détail en vue de futur dessins.

Le bateau qui devait être là à 8:00 arrive finalement à 10:00, mais je n’ai aucune raison de me plaindre, puisqu’il a un moteur celui-là. Quatre femmes et leurs filles embarquent avec nous puis nous partons faire le plein d’essence sur l’île voisine avant de prendre la direction de Puerto Obaldia. Selon les estimations de Max, plus d’une centaine de litres seront nécessaires pour les huit heures de navigation qui nous attendent. Moi je sais pas, j’y connais rien.

Photo: Tanguy Belloir

Nous sommes à l’avant du bateau tandis que les Kunas se trouvent à l’arrière. Elles se couvrent alors jusque par dessus la tête d’une bâche, on ne les voit plus. Moi et les européens, nous nous échangeons des regards chargés de what the fuck.

En contournant les îlots les uns après les autres, je prends conscience de l’ampleur de l’organisation maritime de ce peuple. Plusieurs petites embarcations à voile aux allures de patchwork circulent entre les agglomérations. Elles s’échangent nourriture et vivres ou se rendent sur le continent pour faire le plein d’huile et d’autres denrées. C’est plutôt rassurant, ces aborigènes doivent être des as de la navigation à force de vivre sur l’eau !

Les paysages sont dignes de fond d’écran Windows. L’eau est translucide, les plages au sable fin des îles inhabitées sont assurément les plus belles qu’il m’ait été donné de voir. Le tout est paradisiaque. Nous sommes dans l’archipel des îles San Blas. Dans notre petit bateau de bois les kunas sont toujours cachées sous leur bâche, pourtant, il n’y a pas un vent ce matin… Elles manquent un beau spectacle ! Petites natures, qu’on se dit.

Photo: Tanguy Belloir
Photo: Tanguy Belloir

Une heure et demie plus tard par contre, je commences à perdre mes couleurs. Je mange des vagues en pleine face. Ça doit être le karma, je n’aurais pas dû me moquer des indigènes. Je suis complètement trempée et je commences à avoir des bleus à force de me faire frapper sur les parois de la chaloupe de tout les côtés par la force des vagues. Je dois en fait m’agripper de toutes mes forces pour ne pas passer par dessus-bord. Aveuglée par l’eau salée que j’ai dans les yeux, il ne m’en faut pas plus pour que je m’accroupisses au fond du bateau, me cramponnant à une rame comme si ma vie en dépendait et utilisant une ceinture de sécurité en guise de coussin. Ayant prévu le coup, j’avale rapidement une gravol, mais il est déjà trop tard, je vomis une première fois sous la mine pas ben ben impressionné du capitaine.

C’est pas très douillet. Pas question de ralentir pour me laisser le temps de vomir sans bouffer de vague à la fois, on a beaucoup de route à faire. Mon esprit supplie mon corps de le laisser s’envoler à travers les San Blas pour quelques heures, juste le temps que le petit bateau n’achemine ce paquet de douleur qu’est ma peau à destination. N’y tenant plus, j’adopte la pratique et gracieuse pose de la « baleine échouée » sur la pile formée par nos sacs au devant du bateau, je ferme les yeux et, à moitié assommée par les gravols, je tiens ça mort.

Nous entreprenons tous de nous endormir pour les prochaines heures, histoire de faire passer le calvert plus rapidement. Je ne sais pas si je rêve ou si c’est les gravols qui commencent à me faire divaguer, mais je vois mon père comme dans un mirage qui me dit «Let’s go Nini, t’es capable !». Puis vient le temps de dropper les kunas sur leur île. J’ai deux minutes top chrono pour toucher terre et trouver une toilette puisque je n’ai pas pu me résoudre à y aller la veille. La seule que je trouve est dans un état encore pire que celle de la veille… Je devrai attendre.

Puis c’est repartit. On a l’air de vrais boat people… Je vomis encore tout le reste de l’après-midi puis, alors que nous devrions bientôt avoir atteint notre destination, je m’aperçois que les deux kunas dirigeant le bateau ne savent en fait plus du tout où ils vont. Max et Romain ne m’ont rien dit pour ne pas m’inquiéter, mais maintenant, la nuit s’apprête à tomber…

Photo: Tanguy Belloir

Je me vois déjà, échouée sur une île déserte, à tracer des «SOS» dans le sable dans l’espoir d’alerter un avion qui passerait par là ou bien compter les jours à coup de traits gravés sur un tronc de palmier. Je passe en revue dans ma tête les vêtements pliés en boule que je traîne dans mon sac-à-dos; aurais-je une camisole, une paire de bobette à la limite, que je pourrais utiliser en guise de drapeau ? Max fait remarquer qu’il ne nous reste presque plus d’essence. Ça y est, je vais laisser ma peau entre le Panama et la Colombie, mourir dans la plus grande indifférence de ces aborigènes. Les vagues se font de plus en plus hautes, le ciel de plus en plus gris et je n’en peux plus d’être en mer. Je réalise bien qu’en fait ces kunas n’ont pas vraiment l’habitude de faire ce trajet…

Puis, étrangement, comme pour me redonner espoir, un dauphin vient sauter tout près du bateau et nous suis durant quelques minutes. La terre se dessine au loin, les Kunas semblent avoir retrouvé leur chemin. Nous toucherons finalement terre après dix heures de calver en mer. Mes nerfs me lâchent, j’ai les mains qui tremblent puis je me laisse tomber sur le rivage devant les officiers de police qui viennent à notre rencontre.

Tout ça pour économiser 400$ et avoir des histoires à raconter quand je m’assoirai dans ma chaise berçante à 80 ans. Totaly worth it.

À Suivre !

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2 réponses à “La Traversée Extraordinaire: En Mer

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