Quand Vie et Mort Cohabitent

Crédit Photo: Sébastien Harbec

Royaume. Le mot inspire grandeur et prospérité. Le Royaume du Cambodge toutefois en est un bien humble, dépourvu de puissance et de richesses. En réalité, c’est dans toute sa désolation qu’il est splendide. Le Cambodge est un royaume où cohabite quotidiennement la rudesse et la beauté brute, la mort et la vie. Le Cambodge est un royaume miné qui continu de briller dans ses rayons d’or de fin d’après-midi.

Un puissant vent a balayé les chants et les poèmes d’autrefois du cœur de ses habitants. Une amnésie générale semble paralyser les mémoires. L’absence s’arrime dans les regards anciens. Les fantômes d’un macabre passé hantent toujours les rues des villages et les temples ruinés aux tapisseries déchirées. La littérature entière d’un peuple a été supprimée, la culture, l’histoire et l’identité stigmatisée. Sous le règne de Pot Pol, les pages des livres de contes sont parties en fumée avec les corps de près de deux millions de victimes. Aujourd’hui, les habitants semblent émerger peu à peu de leur sommeil collectif, à l’image d’une fourmilière qui s’active après un long hiver d’hibernation. Ils sortent lentement de leur torpeur, comme étourdi et désorienté après une forte détonation, tentant de chasser un bourdonnement inaudible du fond de leurs crânes.

Crédit Photo: Sébastien Harbec

Après une première semaine, l’impression d’étrangeté et de lugubrité intrigante que m’inspire les lieux ne s’est toujours pas dissipée. Pour la renforcer même, il y a ces nuées de chauves-souris qui jaillissent des grottes tout les soirs à heure fixe, fidèles au rendez-vous que leur fixe les étrangers qui les attendent, caméras parées, au bord des routes poussiéreuses traversées de tout côtés par les petites motos vrombissantes. Dans la curieuse lumière de seize heures, tout juste après l’averse, la scène est fascinante. Durant près d’une quinzaine de minutes, elles se ruent par milliers hors de leur grotte dans un flot perpétuel, créant des boulevards d’encre noire dans le ciel pour se nourrir d’insectes. Dracula ne vit pas en Roumanie, j’en suis certaine, mais bien au Cambodge.

À cette ambiance halloweenesque s’ajoute l’omniprésence de la mort. Elle attend, cachée dans les champs ou les bords de route, déguisée en mines antipersonnel. Au mieux elle crée des amputés réduit à mendier pour gagner leur vie, au pire, des orphelins. On la sent dans les marchés où l’odeur de viande putréfiée devient presque intenable et on la voit à travers l’insalubrité des rues et de l’eau, des animaux abattus de sang froid à coup de bâton ou de hachette, dans la misère de récoltes insuffisantes arrachées à des terres gorgées de sang, dans la malnutrition et la pauvreté, dans le manque d’éducation et la dureté de la vie quotidienne.

Crédit Photo: Sébastien Harbec

Elle s’infiltre jusque dans l’économie. Elle a été commercialisée et plusieurs des lieux où se sont produit les tueries les plus dérangeantes ont aujourd’hui étés transformés en attrait touristiques lucratifs. De jeunes enfants jouent les guides et vous expliquent froidement en deux ou trois phrases d’anglais apprises par cœur qu’ici même une vingtaine d’homme et de femmes ont été poussés dans un précipice et qu’à droite vous pouvez admirer leurs crânes empilés. Pause photo.

Et pourtant, dans cette constante opposition entre la vie et la mort, le Cambodge conserve une respiration profonde et lente, régulière et ininterrompue. Il est une fleur de lotus qui suit doucement le cours d’une rivière tiède à travers l’orage. Au nord-ouest des terres se dresse la fierté d’un peuple entier, les temples d’Angkor, châteaux du royaume et gardiens de ses plus précieux trésors qui, à l’image de ses citoyens, sont demeurés harmonieux et impassibles au temps et aux guerres, immenses et solides dans un pays en destruction. Le peuple Khmer tient bon.

Crédit Photo: Sébastien Harbec

La vie s’acharne au pays asiatique. En fin d’après-midi, aux abords des routes sales et polluées de la fumée noire jaillissant des tuyaux d’échappement des motos, les rizières se gonflent de l’eau de pluie et révèlent leur plus lumineuses teintes de vert. La terre irriguée se met alors à battre comme un coeur et le pays a des arômes de chlorophylle et de vie. Au mépris des cicatrices du passé les visages affichent les plus francs et généreux des sourires. La jeunesse est habitée d’une vivacité tenace et pleine de promesses d’avenir. Les couchés de soleil apaisent tout les maux. Voilà autant d’atouts indestructibles qui font du Cambodge un empire admirable qui n’est pas près de s’écrouler. Devenu un symbole des cycles de mort et de résurrection, le pays renaît de ses cendre comme un phénix, prêt à briller dans toute sa gloire. Devant une démonstration de force et de courage aussi remarquable, on ne peux que tirer sa révérence devant le Royaume du Cambodge.

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